En 2009, le ministère fédéral de l’Éducation et de la Recherche a introduit le « Green Talents – Forum international pour les talents hautement qualifiés en développement durable » afin de promouvoir l’échange international dans la recherche dans le domaine de la durabilité. Chaque année, des chercheurs excellents venant des quatre coins du monde reçoivent un prix pour leur contribution à l’innovation verte. Les lauréats sont ensuite invités en Allemagne pour faire la connaissance de chercheurs et experts allemands dans leur domaine. En 2019, Benjamin Keenan de l’Université McGill à Montréal a été l’un des 25 scientifiques sélectionnés par le jury d’experts allemands parmi les 837 candidats venant de 97 pays. Il a fait des études de biochimie en Angleterre et il est actuellement doctorant au Québec. Après son retour de son voyage en Allemagne avec les autres lauréats, il nous explique sa recherche et nous raconte ses impressions du voyage.

Tout d’abord, pourrais-tu me dire un peu plus sur toi? D’où viens-tu, que fais-tu dans ton temps libre?

Je viens de l’Angleterre du Nord, mais j’ai déménagé à Montréal il y a trois ans pour écrire ma thèse de doctorat en biochimie. J’aime les brioches, me promener sur le Mont-Royal, faire de la randonnée ou du camping, et regarder des films. J’adore le cyclisme. Mon temps ici passe tellement vite. Mon compte Instagram est @plainsnailing.

As-tu été en Allemagne avant ton voyage avec Green Talents? As-tu d’autres liens avec l’Allemagne?

Non, je n’y ai jamais été avant. J’ai fait de l’auto-stop à travers l’Europe, mais je n’ai jamais réussi à visiter l’Allemagne. Le plus proche était l’Autriche. J’ai une très bonne amie, Amelie, qui vient d’Allemagne et qui fait des études de cinématographie à Berlin. J’ai pu lui rendre visite pendant mon séjour.

Benjamin Keenan (Right/droite) © Karima El Azhary

Tu as gagné le prix Green Talents à cause de ta contribution exceptionnelle dans le processus de « rendre nos sociétés plus durables ». Quel est l’objet de ta recherche?

Ma recherche s’appuie sur la géochimie pour dévoiler les réponses des sociétés anciennes aux changements climatiques. Beaucoup de gens ne savent pas que de nombreuses civilisations étaient exposées aux changements climatiques – les Maya, les Akkadiens, l’empire khmer et autres. Une mauvaise récolte à cause d’une sécheresse a incité la reine des Hittites à écrire une lettre au Pharaon Ramsès II en disant qu’elle n’avait plus de grain dans ses terres. Par la suite, les Égyptiens ont monté un énorme programme de soutien. Contrairement à aujourd’hui, ces changements climatiques étaient naturels et peut-être aggravés par un changement dans l’utilisation des terres, comme la déforestation.

Je travaille surtout sur les Maya des Basses Terres, dont on pense qu’ils ont abandonné leurs principales cités à cause de sécheresses prolongées. En m’appuyant sur des données des sédiments des lacs, je reconstruis le climat du passé ainsi que les changements de la population. J’en tire des conclusions sur les modifications dans leur approvisionnement en eau. J’espère pouvoir trouver des informations qui nous aideront à comprendre le rapport complexe entre les sécheresses et l’effondrement/la restructuration des sociétés dans le passé. Toutes sortes de morceaux d’information s’accumulent dans les lacs au fil du temps, comme les plantes, les coquilles, les déchets humains, la cendre et d’autres signes d’utilisation du feu; nous pouvons collecter tout cela des sédiments du lac et l’analyser dans un laboratoire.

En quoi penses-tu que les résultats de ta recherche pourront nous aider à résoudre les problèmes de notre temps?

Les Maya des Basses Terres étaient une société sophistiquée et le fait qu’ils ont abandonné leurs cités à la suite de sécheresses prolongées est choquant. Cela nous montre à quel point les Hommes étaient vulnérables aux changements climatiques – tout comme ils le sont aujourd’hui. En regardant les interactions entre les Hommes et le climat de ce point de vue unique, en collaboration avec des archéologues, j’espère que nous pourrons fournir un nouvel aperçu de la manière dont les communautés tropicales ont réagi et dont ils ont géré les changements climatiques dans le passé. C’est important, étant donné que les impacts des changements climatiques modernes sont déjà visibles, et ils seront particulièrement dévastateurs pour les communautés tropicales.

Quel est l’impact que tu aimerais avoir? Y a-t-il déjà un échange avec des dirigeants des régions qui seront touchées par la pénurie d’eau?

J’ai passé une partie importante de mon temps de recherche à tester des méthodes variées et je commence à avoir des données que je peux partager. Je pense que la plus grande contribution sera le narratif des effets possibles du changement climatique. J’ai été en contact avec le Programa Nacional contra la Sequía (PRONACOSE), le programme national contre la sécheresse au Mexique.

Green Talents in Cologne/Les Green Talents à Cologne © Karima El Azhary

De manière générale, comment a été ton voyage en Allemagne? Qu’as-tu appris? As-tu pu apprendre des choses aux autres participants?

Mon voyage en Allemagne était génial. C’était mon premier retour en Europe depuis que j’ai quitté l’Angleterre, donc j’étais content de pouvoir retourner là-bas. Je suis arrivé à Sarrebruck en passant par Francfort, le temps était merveilleux, et j’y ai pu rencontrer la plupart des autres lauréats.  Nous avons visité de nombreuses institutions et attractions dans l’ouest de l’Allemagne – mon lieu préféré étant l’usine sidérurgique à Völklingen qui est une véritable aire de jeu – avant de nous séparer pour rencontrer des experts dans nos domaines de recherche respectifs. J’ai choisi des spécialistes à Berlin et à Potsdam, car nous nous sommes retrouvés là-bas après nos voyages individuels. Quelques-uns ont choisi des personnes à l’autre bout du pays et cela avait l’air plutôt compliqué. Le programme de cette année était spécial : le ministère [de l’Éducation et de la Recherche] a organisé une conférence pour les anciens lauréats qui sont donc revenus en Allemagne. Cela m’a permis de rencontrer beaucoup plus de personnes, entre autres un chercheur qui travaille sur la migration et les réfugiés climatiques. Une visite à l’ONU à Bonn nous a donné plein de sujets à discuter. C’était cool de voir un tel éventail de recherche, j’ai aussi beaucoup appris sur l’Intelligence artificielle. Nous n’avons pas vraiment eu l’occasion d’échanger nos recherches avec les autres lauréats, mais nous sommes restés en contact – en ce moment, nous rédigeons un article ensemble en puisant dans nos différentes expériences et expertises. Je me sens tellement chanceux d’avoir pu passer deux semaines avec ces nouveaux amis qui sont vraiment aimables, intelligents et ouverts d’esprit. J’ai hâte de retourner à Berlin pour mon séjour de recherche de trois mois à la fin de cette année.

Que penses-tu de l’attention qui est attribuée aux changements climatiques dans le monde entier : cela te motive de voir les jeunes qui descendent dans la rue et les dirigeants qui adressent la problématique du climat?

J’adore que l’on attribue autant d’attention aux changements climatiques. Cela reflète un processus que je considère comme un changement dans la conscience et de la manière dont nous interagissons avec la Terre et avec les autres personnes. Évidemment, il est urgent que nous réduisions les émissions de gaz à effet de serre, mais les politiques publiques doivent surtout protéger l’impact sur les moyens de subsistance des personnes. Malgré les inconvénients d’un « New Deal » vert, je suis optimiste qu’une telle politique pourrait être introduite aux États-Unis et au sein de l’Union européenne. Les êtres humains savent s’adapter sur le long terme, mais les migrations de masse vont commencer dès lors que des surfaces deviendront inhabitables à cause de la montée du niveau de mer ou à la suite de pénuries d’eau. Cela va engendrer des problèmes à cause de la manière dont les frontières sont gérées actuellement. La richesse est concentrée dans les mains d’une petite partie de la population et le climat cause des conditions extrêmes; il est temps de restructurer la société pour la rendre plus juste et pour établir l’environnement en priorité – pas seulement le climat, mais aussi la biodiversité, l’accès à la nourriture saine, à l’eau propre et aux espaces verts. Je suis très optimiste à l’égard de notre avenir.

Les lauréats du prix Green Talents 2019 au Centre de Recherche Allemand en Intelligence Artificielle © Green Talents

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